Le désir de la félicité implique que la félicité est quelque chose d'ultime, d'éternel, n'est-ce pas ? Tous les autres résultats ont été insastisfaisants ; on a ardemment poursuivi des buts profanes et on a vu leur nature éphémère, et maintenant on a envi d'un état durable, éternel, une fin qui n'ait pas de fin. L'esprit recherche un refuge final et impérissable ; aussi se discipline-t-il et s'entraîne-t-il, pratique-t-il certaines vertus pour obtenir ce qu'il désire. Il a peut-être une fois fait l'expérience de cette félicité, et maintenant il n'a de cesse qu'il ne la retrouve. Comme tous les gens qui poursuivent un but, un résultat, vous poursuivez le vôtre, seulement vous l'avez placé à un niveau différent ; un résultat signifie une fin ; l'arrivée implique un autre éffort pour devenir. L"esprit n'est jamais en repos, il lutte sans cesse, sans cesse réalisant, gagnant et naturellement craignant toujours de perdre. Ce processus est appelé méditation. Un esprit prisonnier du désir incessant de devenir peut-il avoir conscience de la félicité ? Un esprit qui s'est imposé une discipline peut-il jamais être libre de recevoir cette félicité ? L'éffort et la lutte, les résistances et les refus rendent l'esprit insensible; un tel esprit peut-il être ouvert et vulnérable ? Le désir de cette félicité ne vous a-t-il pas poussé à bâtir autour de vous une muraille que l'impondérable, l'inconnu, ne peut pas pénétrer. Ne vous êtes-vous pas coupé en réalité de toute nouveauté, de toute fraîcheur ? Avec les matériaux du passé vous avez construit une route pour aller vers le futur ; avec l'ancien vous voulez faire du neuf ; comment le neuf peut-il contenir l'ancien ?
L'esprit ne peut jamais créer le nouveau ; l'esprit est lui-même un résultat, et tout résultat est le produit de l'ancien. Les résultats ne peuvent être nouveaux ; la poursuite d'un résultat ne peut jamais être spontanée ; ce qui est libre ne peut poursuivre un but, une fin. Le but, l'idéal, est toujours une projection de l'esprit, et ce n'est certainement pas de la méditation. La discipline propose un modèle de liberté, mais le modèle n'est pas la liberté. Le modèle doit être brisé pour que la liberté soit. Briser le moule, c'est cela la méditation. Briser le moule n'est pas un but, un ideal. Le moule est brisé spontanément, instantanément. Le moment où le moule est brisé est aussitôt oublié. C'est le souvenir de l'instant qui donne une forme au moule, c'est alors seulement que celui qui crée le moule entre en existence, celui qui est à l'origine de tous les problèmes, le moi source de tous les conflits et de toutes les douleurs.
La méditation libère l'esprit de ses propres pensées à tous les niveaux. La pensée crée le sujet pensant. Le sujet pensant n'est pas distinct de la pensée ; ils forment un processus unique, et non pas deux processus. C'est le processus séparé qui mène à l'ignorance et à l'illusion. Celui qui médite est la méditation. C'est alors que l'esprit est seul, et il n'a pas été poussé à l'isolement ; il est silencieux et on ne l'a pas contraint au silence. Ce n'est qu'à ce qui est seul que vient ce qui est sans cause, la félicité.